La leucovorine (acide folinique) et l’autisme : comment conseiller nos patients ?

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Introduction

Les manchettes ont remis de l’avant, ces derniers temps, certaines études mettant en évidence que la prise de leucovorine (nom commercial de l’acide folinique) chez les enfants autistes pourrait être bénéfique.

Bien que les résultats montrent une amélioration de scores sur des échelles comportementales pour des sous-groupes spécifiques, il importe d’interpréter ces données avec prudence : comprendre le contexte des études, leurs limites méthodologiques et la portée réelle des résultats.

Par ailleurs, bien que la leucovorine soit généralement considérée comme sécuritaire, ce n’est pas un argument suffisant pour en recommander la prescription médicale. Ce médicament joue un rôle important pour certaines conditions, comme le traitement de certains cancers, ou pour diminuer les effets secondaires de médicaments comme le méthotrexate.

Enfin, il est essentiel de rappeler que ces discussions tendent à renforcer une idée fausse : que l’autisme serait une maladie à « guérir ». Une telle idée alimente la stigmatisation et détourne l’attention des véritables besoins des personnes autistes et de leurs familles.


Qu’est-ce que l’acide folinique ?

L’acide folinique (5-formyl-tétrahydrofolique) est la forme réduite et biologiquement active du folate (vitamine B9). Il ne faut pas le confondre avec l’acide folique, sa version synthétique et oxydée, recommandée pendant la grossesse. Ces deux formes ne sont pas interchangeables dans toutes les indications.1

L’acide folinique est principalement utilisé pour atténuer les effets toxiques du méthotrexate. À fortes doses, il entre aussi dans le traitement de certains cancers et types d’anémie.1

Il est offert sous forme de supplément (en vente libre, parfois en ligne) ou comme médicament prescrit. Comme pour plusieurs produits de santé naturels, la qualité et la teneur réelle peuvent varier selon le fabricant. À ce jour, les données scientifiques demeurent insuffisantes pour recommander son usage systématique chez les enfants autistes.

Et les anticorps du récepteur alpha ?

Le folate traverserait la barrière hémato-encéphalique en se liant au récepteur cérébral folate receptor alpha (FRα). Les recherches sur l’acide folinique reposent sur l’hypothèse que certains enfants autistes présenteraient un taux élevé d’anticorps dirigés contre ce récepteur, ce qui pourrait en théorie nuire au transport du folate vers le cerveau.

Cependant, on ignore encore si ces anticorps entraînent réellement une baisse mesurable des taux cérébraux de folate — et, surtout, si cette baisse pourrait expliquer les manifestations de l’autisme.

Une telle situation, appelée cerebral folate deficiency, a été décrite dans certains syndromes apparentés à l’autisme (p. ex. le syndrome de Rett).2

Des tests commerciaux, comme le Folate Receptor Autoantibody Test (FRAT), sont maintenant offerts en ligne et prétendent détecter la présence d’autoanticorps contre le récepteur FRα. Toutefois, ces tests présentent une fiabilité limitée et ne sont pas recommandés pour un usage clinique.


Ce que montrent les études

À partir de données isolées, certaines personnes avancent que la leucovorine serait probablement efficace pour traiter les patients autistes qui possèdent ces autoanticorps.2

Cependant, ces observations ne s’appliquent pas à l’ensemble des personnes autistes. Les études disponibles incluent de petits échantillons (souvent moins de 50 à 100 participants), des mesures hétérogènes et des suivis à court terme. Les améliorations rapportées concernent surtout des scores d’évaluation et non le fonctionnement global de l’enfant dans la vie quotidienne.

Par exemple, dans l’une de ces études,3 des patients porteurs de l’anticorps auraient montré une réduction de leur score sur des évaluation du langage. Cependant, malgré cette réduction statistiquement significative, les difficultés langagières restaient très marquées, au point où cette différence devenait peu perceptible, et les parents eux-mêmes ne signalaient pas d’amélioration des capacités de communication.

Bref, les données demeurent préliminaires et ne permettent pas de recommander la leucovorine comme traitement de l’autisme.


Effets secondaires rapportés

Les études publiées n’ont pas montré d’effets indésirables majeurs, mais les échantillons demeurent trop petits pour tirer des conclusions sur la sécurité à long terme.

Toutefois, Santé Canada rapporte au sujet de l’utilisation d’acide folinique :4

Des effets indésirables ont été rarement rapportés.
Des réactions allergiques, comme l’urticaire et des réactions anaphylactoïdes ou anaphylactiques (y compris le choc), ont été observées après l’administration d’acide folinique.


Pourquoi demeurer prudent

La Society for Developmental and Behavioral Pediatrics (SDBP) a récemment publié un énoncé de position (septembre 2025) rappelant que :

Les recherches sur la leucovorine proviennent d’un nombre limité d’études de qualité variable, utilisant des doses et des critères de mesure différents. Les tests de détection des anticorps anti-récepteurs du folate ne sont pas fiables. Il est donc impossible, à ce stade, de formuler des recommandations claires sur le traitement à la leucovorine.

La prudence est donc de mise. Les explications simplistes et les solutions rapides risquent de nourrir de faux espoirs et de culpabiliser les familles, plutôt que d’apporter une aide concrète. L’autisme est une condition complexe, multifactorielle, qui nécessite des approches individualisées et fondées sur les besoins réels de la personne.


Enjeux éthiques et sociaux

Chercher à « traiter » ou « corriger » l’autisme véhicule l’idée que cette condition est une anomalie biologique à éliminer. Or, des personnes autistes s’expriment fréquemment pour rappeler qu’il s’agit avant tout d’une différence neurodéveloppementale.

« Chaque fois qu’on parle de prévenir ou de guérir l’autisme, j’ai l’impression qu’on nie ma dignité. Oui, l’autisme entraîne des défis, mais il fait partie de moi et de ma façon d’être dans le monde. Je ne suis pas une erreur biologique. »
— Témoignage paru dans La Presse, 29 septembre 2025
Lire l’article complet

Ces débats occupent souvent l’espace médiatique au détriment des véritables enjeux : accès aux services, soutien aux familles, inclusion sociale et valorisation des forces des personnes autistes.


En pratique clinique : que répondre ?

Lorsqu’un parent ou un collègue vous interroge sur la leucovorine :

  • Reconnaître l’intérêt pour le sujet et écouter les préoccupations du parent.
  • Présenter les faits : les études sont limitées, de petite taille et difficilement généralisables.
  • Expliquer les incertitudes : absence de preuve de bénéfice clinique global, tests biologiques non fiables.
  • Mentionner la sécurité relative, mais aussi les enjeux d’accès et de coût.
  • Comprendre qu’il est tout à fait légitime, voire recommandé, de ne pas procéder à une prescription médicale : les données actuelles ne soutiennent pas son usage systématique. Toutefois, cela n’empêche pas d’accompagner les familles qui souhaitent se procurer le produit en vente libre.
  • Valoriser les approches fondées sur le soutien, la compréhension du profil de l’enfant et le renforcement de ses forces.
  • Expliquer que les tests disponibles en ligne comme le FRAA ne sont pas fiables.

Conclusion

La leucovorine fait partie d’un champ de recherche intéressant, mais encore expérimental.
Les données probantes sont actuellement insuffisantes pour recommander son utilisation chez les enfants autistes.

Notre responsabilité, comme cliniciens, demeure de soutenir les familles avec rigueur, empathie et esprit critique, tout en évitant de promouvoir des interventions non validées qui risquent de détourner l’attention des véritables besoins des enfants.


Références

  1. Gristan YD, Patel P, Moosavi L. Folinic Acid. [Updated 2024 Feb 28]. In: StatPearls [Internet]. Treasure Island (FL): StatPearls Publishing; 2025 Jan-. Available from: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK545232/  2

  2. Panda, P.K., Sharawat, I.K., Saha, S. et al. Efficacy of oral folinic acid supplementation in children with autism spectrum disorder: a randomized double-blind, placebo-controlled trial. Eur J Pediatr 183, 4827–4835 (2024). https://doi.org/10.1007/s00431-024-05762-6  2

  3. Frye RE, Slattery J, Delhey L, Furgerson B, Strickland T, Tippett M, Sailey A, Wynne R, Rose S, Melnyk S, Jill James S, Sequeira JM, Quadros EV. Folinic acid improves verbal communication in children with autism and language impairment: a randomized double-blind placebo-controlled trial. Mol Psychiatry. 2018 Feb;23(2):247-256. https://doi.org/10.1038/mp.2016.168

  4. Santé Canada – Détail du produit : Acide folinique (Leucovorine)