Comportements difficiles chez l’enfant autiste : comprendre le bris de fonctionnement

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Introduction

En clinique, les demandes pour des comportements dits difficiles ou perturbateurs chez les enfants et adolescents autistes sont fréquentes. Les familles consultent souvent après une période de relative stabilité, lorsque « quelque chose ne fonctionne plus » : crises plus fréquentes, irritabilité, difficultés d’endormissement ou de maintien du sommeil, retrait ou isolement social, ou comportements qui compromettent la sécurité ou la participation aux activités quotidiennes.

Note sur le langage

Dans ce texte, les expressions comportements perturbateurs ou comportements difficiles sont employés dans un cadre strictement clinique, visant à décrire un impact fonctionnel. Elles ne cherchent en aucun cas à pathologiser des comportements autistiques ni à étiqueter l’enfant. Leur usage permet d'être intégré dans une démarche d’évaluation globale. Ces termes réfèrent à des comportements qui entravent le fonctionnement adaptatif quotidien, que ce soit pour l’enfant lui-même ou pour son entourage.

Bien que les facteurs non médicaux soient primordiaux à évaluer, ce texte met l’accent sur les éléments médicaux à considérer lorsqu’un bris de fonctionnement est observé. Les manifestations sont rarement isolées : des composantes environnementales et médicales coexistent fréquemment. Elles constituent souvent le signal d’un bris de fonctionnement, soit un déséquilibre entre les capacités de l’enfant, son environnement et ses besoins physiologiques, sensoriels ou émotionnels.

Léo, 11 ans, autiste avec handicap intellectuel, non verbal, communique à l’aide de pictogrammes sur sa tablette. Depuis quelques semaines, ses parents observent une augmentation marquée de son niveau d’activité, des crises quotidiennes et une détérioration importante du sommeil. La famille est épuisée et inquiète.

Comment aborder cet exemple de consultation avec une approche clinique adaptée, rigoureuse, et respectueuse?


Comprendre les comportements difficiles chez l’enfant autiste

Quand un comportement devient-il problématique ?

On parle de comportements difficiles ou perturbateurs — ou, de façon plus neutre, de comportements associés à un bris de fonctionnement — lorsqu’un comportement entrave significativement le fonctionnement adaptatif de l’enfant ou de sa famille. Cela peut inclure :

  • agressivité
  • crises sévères, fréquentes ou prolongées
  • automutilation
  • agitation motrice importante
  • comportements compromettant la sécurité de l’enfant ou de son entourage

Chez les enfants autistes, plusieurs comportements s’inscrivent dans un profil neurodéveloppemental diversifié. Ces comportements ne sont pas problématiques en soi et ne doivent pas être considérés comme des « symptômes à éliminer ». Bien souvent, ces comportements sont plus souvent qu’autrement adaptatifs, permettant à l’enfant de se réguler, se rassurer ou à structurer son environnement. Ils deviennent préoccupants lorsque leur intensité, leur fréquence ou leur impact sur le fonctionnement augmentent au point de désorganiser la vie quotidienne ou mener à une détresse chez l’enfant.


Comportements adaptatifs vs signaux de dysfonctionnement

Dans la pratique, un même comportement peut être à la fois adaptatif dans un contexte donné et devenir problématique dans un autre. L’évaluation repose donc sur l’analyse du contexte.

Dans la pratique, une même stratégie comportementale peut soutenir l’adaptation dans un contexte donné et devenir un signal de bris de fonctionnement dans un autre.
L’évaluation clinique repose donc sur l’analyse du contexte, du retentissement et des besoins sous-jacents.

Stratégie ou profil comportementalPeut soutenir l’adaptationPeut signaler un bris de fonctionnementCritère clinique clé
Comportements auto-régulateurs répétitifsApaisement
Régulation émotionnelle
(ex. balancement, répétition de phrases)
Douleur ou blessures
Limitation marquée de la participation
Impact sur le fonctionnement ou la sécurité
Intérêts spécifiques et profondsSource de motivation
Support à l’apprentissage et à l’engagement social
Réduction importante de la flexibilité
Retentissement sur la vie quotidienne
Équilibre et retentissement fonctionnel
Préférence pour la prévisibilité et les routinesSécurité émotionnelle
Diminution de l’anxiété
Détresse importante lors des changements
Transitions très difficiles
Capacité d’ajustement avec soutien
Réponses sensorielles atypiquesAuto-protection sensorielle
Maintien de l’équilibre sensoriel
Évitement envahissant
Restriction significative des activités
Tolérance et participation fonctionnelle
Niveau d’activité motrice élevéSoutien à l’autorégulation
Expression corporelle
Risque pour la sécurité
Désorganisation du fonctionnement quotidien
Sécurité et accès aux activités
Principe clinique central

Ce n’est pas le comportement en soi qui est problématique, mais lorsque sa présentation entraîne un impact sur le fonctionnement, la sécurité et la qualité de vie de l’enfant et de sa famille.

flowchart TD
%% --- NODES ---
A["Changement de fonctionnement observe"]
B{"Impact sur la securite<br/>ou la qualite de vie ?"}

C["Evaluation globale"]
D["Surveillance et soutien"]

E["Facteurs medicaux"]
F["Facteurs environnementaux"]
G["Profil sensoriel<br/>et communication"]

E1{"Suspicion clinique<br/>de cause medicale traitable ?"}
E2["Investigations ciblees<br/>selon l'hypothese clinique"]

H["Interventions medicales ciblees"]
I["Adaptations environnementales"]
J["Soutien et interventions<br/>non pharmacologiques"]

K["Amelioration du fonctionnement"]

%% --- FLOW ---
A --> B
B -->|Oui| C
B -->|Non| D

C --> E
C --> F
C --> G

E --> E1
E1 -->|Oui| E2
E2 --> H
E1 -->|Non| H

F --> I
G --> J

H --> K
I --> K
J --> K

%% --- STYLES ---
style A fill:#94bfa3,stroke:#444444,color:#ffffff
style B fill:#e6d9c4,stroke:#444444,color:#222222
style C fill:#e6d9c4,stroke:#444444,color:#222222
style D fill:#f0ede9,stroke:#444444,color:#222222

style E fill:#f2f8f8,stroke:#00778c,color:#222222
style E1 fill:#e6d9c4,stroke:#444444,color:#222222
style E2 fill:#d0e4dc,stroke:#005f73,color:#005f73
style H fill:#d0e4dc,stroke:#005f73,color:#005f73

style F fill:#f5f7f5,stroke:#94bfa3,color:#222222
style G fill:#f5f7f5,stroke:#94bfa3,color:#222222
style I fill:#94bfa3,stroke:#444444,color:#ffffff
style J fill:#94bfa3,stroke:#444444,color:#ffffff

style K fill:#e9f3ef,stroke:#62c462,color:#222222

Identifier les causes d’un changement de fonctionnement

Lorsqu’un enfant autiste présente un changement important de fonctionnement, il est essentiel de considérer l’ensemble des contextes susceptibles de l’expliquer. Dans la majorité des cas, un facteur contributif identifiable est présent.

Domaines clés à explorer en clinique

DomaineÉléments à explorer
EnvironnementMilieu familial et scolaire
Modifications de routine
Changement d’intervenant ou d’enseignant
Transitions développementales (ex. puberté)
Stress psychosocial, intimidation
Communication et cognitionNiveau de communication
Profil cognitif
Expression comportementale de la douleur
ou de l’anxiété chez les enfants peu ou non verbaux
Santé mentaleTDAH, anxiété, dépression
Médications et effets indésirables
Santé physiqueTroubles digestifs
Sommeil
Carences nutritionnelles
Douleurs, infections, épilepsie

L’importance des causes médicales dans les changements comportementaux

Un principe fondamental en pédiatrie du développement est le suivant : tout changement de comportement ayant un impact fonctionnel doit mener à l’exclusion de causes médicales traitables, selon le jugement clinique.

Conditions fréquemment associées à un bris de fonctionnement :

  • constipation et troubles digestifs
  • reflux gastro-œsophagien
  • difficultés de sommeil
  • douleurs dentaires
  • infections
  • épilepsie
  • carences nutritionnelles (fer, vitamine D)

Approche clinique des investigations ciblées

L’approche présentée s’inscrit dans une logique de soins visant à limiter les investigations inutiles tout en évitant le sous-diagnostic de conditions médicales traitables chez une population à risque de présentation atypique.

Les investigations et le traitement des causes médicales probables doivent être guidés par le jugement clinique, en fonction de l’histoire, de l’examen physique et du contexte global de l’enfant.

Il n’est pas indiqué de procéder systématiquement à des investigations d’emblée. Des examens non ciblés peuvent entraîner un stress important, une détresse inutile, voire un vécu traumatique pour l’enfant, sans bénéfice clinique.

L’approche recommandée privilégie donc des investigations ciblées, réalisées uniquement lorsqu’elles sont susceptibles d’orienter la prise en charge ou de modifier le traitement.

Principaux diagnostics et interventions médicales

SymptômeDiagnostics possiblesÉvaluationPrise en charge
Douleur abdominaleConstipationRadiographie simple de l’abdomenLaxatif (PEG 3350)
 Reflux gastro-œsophagienAnamnèse (diagnostic thérapeutique)Inhibiteur de la pompe à protons
 Obstruction intestinaleRadiographie simpleOrientation chirurgicale
 Maladie cœliaqueAc anti‑transglutaminase IgARégime sans gluten
SommeilSyndrome des jambes sans reposFerritineSupplément de fer
 Apnée obstructive du sommeilÉvaluation cliniqueAdénoïdectomie
FatigueAlimentation restrictiveBilan sanguin cibléSuppléments selon carence
DouleurDouleur dentaireExamen et radiographieRéférence dentaire

Sommeil : un pilier pour le bien-être de l’enfant autiste

Les difficultés de sommeil sont beaucoup plus fréquents chez les enfants autistes et incluent :

  • difficultés d’endormissement
  • éveils nocturnes fréquents
  • éveils matinaux précoces

Un sommeil non réparateur aggrave les comportements difficiles, réduit la tolérance émotionnelle et augmente le stress parental. Les interventions non pharmacologiques (routine stable, supports visuels, environnement sensoriel adapté) constituent la première étape. La mélatonine peut être envisagée dans certains cas.


Difficultés alimentaires et impact nutritionnel

Les difficultés alimentaires sont environ cinq fois plus fréquentes chez les enfants autistes. La sélectivité alimentaire peut entraîner des carences (fer, calcium, protéines), de la constipation et de la fatigue. Une évaluation nutritionnelle précoce peut améliorer significativement le fonctionnement global. Le trouble de l’alimentation évitante/restrictive (ARFID) doit être considéré dans certains cas.

Ressource : ASD FEED-Ed (Holland Bloorview)


Quand référer pour des difficultés d’alimentation
  • Risque d’aspiration (toux, pneumonies récurrentes)
  • Retard de croissance ou échec de prise de poids
  • Carences nutritionnelles documentées ou suspectées
  • Vomissements persistants
  • Répertoire alimentaire très restreint (< 5 aliments)

Stratégies non médicamenteuses pour améliorer le fonctionnement

Une fois les causes médicales exclues ou traitées, l’intervention repose sur :

  • routines prévisibles
  • cohérence entre les milieux de vie
  • stratégies adaptées au profil sensoriel
  • soutien parental

L’objectif n’est pas d’éliminer les comportements, mais de réduire la détresse et de favoriser un fonctionnement plus stable et sécuritaire pour l’enfant et sa famille.


Pharmacothérapie : dernier recours et précautions

Dans l’évaluation globale d’un bris de fonctionnement, il est essentiel de considérer non seulement les causes médicales potentielles, mais aussi les comorbidités, les facteurs environnementaux et leurs traitements possibles. La pharmacothérapie est un sujet complexe qui pourrait faire l’objet d’un billet dédié. Ici, nous soulignons simplement que la médication demeure un dernier recours, réservé aux situations de détresse sévère ou de risque pour la sécurité, et doit toujours s’intégrer dans une approche globale avec un suivi clinique attentif.


Synthèse et points clés

Chez l’enfant autiste, les comportements dits difficiles sont rarement le problème principal. Ils constituent le plus souvent un signal clinique : celui d’un déséquilibre entre les besoins de l’enfant, ses capacités et son environnement.

Cette approche centrée sur le fonctionnement permet :

  • d’éviter la médicalisation excessive,
  • de ne pas passer à côté de conditions médicales traitables,
  • et d’offrir soutien et support pour l’enfant et sa famille.

Le rôle du clinicien n’est pas de « faire taire » les comportements, mais bien de rechercher leurs causes probables et de comprendre l’enfant dans ses besoins, afin de mieux orienter les interventions.


Sources bibliographiques

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